Si de nombreux anthropologues se réfèrent au concept de « valeur », aucune théorie systémique ne semble s’être dégagée de la littérature récente, oscillant entre un relativisme radical (rien ne se vaut) et un positivisme totalitaire (tout se mesure). La parution de The social life of things marque un déplacement de l’intérêt porté à l’identité et à la constitution des sujets vers une attention aux objets, à leur circulation et à leur élaboration pour penser les notions de valeur et d’échange dans la vie sociale. Aux deux antipodes de ce courant centré sur l’objet, on trouve d’une part
l’idée qu’il n’y a de valeur que dans l’échange et la circulation (Simmel; Appadurai) et d’autre part une théorie qui postule au contraire la possibilité d’une valeur « inaliénable » qui résisterait à l’échange (Weiner 1992).
Ce numéro de la revue Altérités propose de reprendre la question de la valeur et de l’échange, et par conséquent de la mesure et ses limites, en introduisant dans le spectre de l’analyse des relations symboliques, des registres de sens, des régimes de vérité et de connaissance. Nous cherchons ainsi à penser cet incalculable que la modernité, comme registre paradigmatique de ce « tout mesurable », a refermé (Nancy 2008). Il ne s’agit pas ici de nous intéresser à des valeurs différentes qui s’affronteraient et, par là, de débattre d’identités; mais plutôt de réfléchir à la valeur et à sa mesure du point de vue de leur principe et processus d’élaboration.
Pour ce faire, nous suggérons les pistes de réflexion suivantes :
1. S’interroger d’un point de vue épistémologique sur les concepts de « valeur », « registre », « mesure », « incalculable », « inéchangeable » dans les sciences humaines ou sociales.
2. Illustrer et penser les modes de fonctionnement et la portée critique de registres en particulier : l’art; la finance; la communication; les psychoses; le récit, les modes narratifs, etc. On pourra en faire l’analyse en terme de
valeur ou de sans-valeur; d’ordre ou d’anomie ou s’attacher à comprendre des moments de crise (une avant-garde, un crash financier, une nouvelle technologie faisant irruption dans l’économie communicationnelle etc.).
3. Analyser les modes d’articulations, de mises en concurrence, les points de friction, de ruptures et les modes de domination et de destruction entre différents registres (la colonisation en est l’espace paradigmatique par excellence); montrer en quoi l’affrontement et la mise en concurrence de registres de valeur différents se trouvent au cœur des crises contemporaines. On pourra notamment faire une analyse du langage employé (barbarie, trahison, folie, corruption etc.) pour discréditer des registres concurrents.
4. S’interroger sur le rapport entre valeur, action et politique : par exemple la réflexion sur la communication menée par Gregory Bateson le conduit à élaborer une théorie de l’action qui se décline notamment sous la forme d’une réticence au droit d’influer, d’exercer un pouvoir sur une personne.
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